Critères pour l’évaluation dan

Premièrement, quelques rappels : dès que l’on propose un enseignement, on propose une progression et donc une évaluation. C’est ce que nous faisons tous depuis le 1er Dan BF ou le 2ème Dan BE ; la décision de décerner les kyus puis de présenter les élèves au 1er Dan nous appartient. La pratique de l’évaluation ne nous est donc pas inconnue.

De plus, les juges sont recrutés à partir du 3ème Dan BE en suppléants et 4ème Dan BF ou BE en titulaires, ce qui veut dire que l’on a passé soi-même trois ou quatre examens Dan, que l’on a reçu une formation pédagogique par le BF ou le BE et que, si l’on exerce, on a eu l’occasion de préparer et de présenter des 1er, 2ème, voire 3ème Dan.

Au regard de toute cette expérience accumulée, lorsque nous nous réunissons pour travailler sur les grades, ce n’est pas exactement une « formation », puisqu’une formation doit permettre d’acquérir de nouvelles compétences, c’est plutôt une formation continue dans le but de structurer et d’harmoniser nos capacités à évaluer déjà existantes.

Pour moi, structurer c’est observer, mémoriser, communiquer, en utilisant les critères d’évaluation qui permettent de classer les informations. Ces critères englobent tout ce qui peut se passer lors d’un examen :

  • 1er critère : Étiquette et connaissance formelle des techniques.
  • 2ème critère : Construction des techniques avec phase de réception de la contrainte, création et conduite du déséquilibre et engagement final.
  • 3è critère : Attitude, unité du corps, respect du partenaire.

Ils peuvent rendre compte de toutes les dimensions de la prestation : technique, émotionnelle, physique et mentale.

Il faut partir d’une vision globale de l’action, en observant des faits objectifs concernant l’attitude et les placements – déplacements mais il ne faut pas chercher à reconnaître un détail personnel dans la réalisation de la technique. Il faut une vision détachée de son propre enseignement ; d’une part le candidat n’a pas forcément la même formation que nous (ce n’est pas notre élève), d’autre part, l’action va trop vite pour que l’on puisse se concentrer sur des détails.

Après avoir consacré son attention aux principes fondamentaux (attitude, placement – déplacements), l’analyses des causes d’un manquement peut nous ramener aux détails, mais après seulement.

Il faut observer et garder en mémoire des faits objectifs en rapport avec les principes pour pouvoir étayer sa décision avec l’autre juge et en vue du retour au candidat. Nous avons tous un sentiment sur une prestation donnée, nous devons l’objectiver avec des comportements observables du candidat : qu’est-ce que je reproche au candidat ? En termes d’attitude, de placement – déplacements, de connaissance formelle ?

Pour remplir la fiche de résultat en cas d’échec, même idée : des phrases courtes qui utilisent les critères pour rendre compte, soit d’un avis unanime, soit d’un avis personnel.

Pour le retour au candidat en cas d’échec, bien rappeler que ce n’est pas une erreur qui conduit au « non » mais des manquements répétés tout au long de ‘examen. C’est la prestation qui est jugée, c’est la loi de l’examen. Il faut sortir du réflexe malheureux de « compensation » du jury, c’est-à-dire donner des éléments négatifs au candidat reçu et des éléments positifs à celui qui a échoué, ce qui est toujours très mal perçu. Du point de vue des niveaux 1er et 2e dan, je pense que nous avons les moyens de les différencier correctement, avec une vision globale.

  • Connaissance formelle, attitude, placement – déplacement pour le 1er Dan : les outils constitutifs de l’Aïkido.
  • Attitude, placement – déplacements, continuité – fluidité pour le 2ème Dan.

L’expérience plus importante du 2ème Dan lui permet une meilleure perception – anticipation, à la fois entre les techniques : façon de se replacer, de créer les conditions de la technique suivante, qualité de la réception de l’attaque en termes d’attitude et de timing, et à l’intérieur des techniques : création du déséquilibre et lien entre les phases (conduite du déséquilibre, contrôle final du uke) plus un engagement final maîtrisé. Ces éléments observables dans la globalité de la relation tori-uke permettent d’évaluer la différence de niveau 1er/2ème Dan.

Enfin, un mot sur différents aspects du contexte dans lequel nous évaluons : contrairement à d’autres activités, il n’y a pas de distinctions d’âge, de sexe, de poids, pas de régulation possible par élimination des notes les plus hautes et les plus basses, pas d’ « étalonnage » par un « ouvreur » de référence quelconque, les techniques ne sont pas des katas formalisés à partir desquels on pourrait décompter tout manquement à la forme ; tout repose sur la vision des juges, et rien ne vient faciliter, cadrer cette vision.

D ‘autre part, n’y a-t-il pas un écart trop grand entre la formation et l’évaluation ? C’est-à-dire, est-ce que l’on ne demande pas trop de choses à l’examen par rapport à la capacité de travail et d’assiduité réelle des candidats ? (1 à 2 entraînements par semaine en moyenne) Les candidats sont-ils suffisamment conscients du nombre d’heures à fournir et non du nombre de timbres, de la nécessité de pratiquer avec des partenaires du grade visé et des professeurs ayant formé des dans ?

Et en fin de compte, notre discipline est-elle observable ? La vision externe d’une action peut-elle rendre compte de la qualité, de l’intensité et de la sincérité de la relation « centre à centre » tori-uke ?

Nous sommes dans une situation d’évaluation extrêmement complexe (trop ?), qui demande beaucoup de modestie et de recul pour ne pas perdre les valeurs humaines de notre discipline, les échanges lors des stages futurs nous amèneront à approfondir toutes ces questions, en attendant, je suis à l’écoute de vos commentaires et suggestions.

Le DTR
Luc Mathevet